Citation recommandée / Recommended citation : LE COMTE L. 1(2024). Le Tadorne casarca ou Casarca roux Tadorna ferruginea (Pallas, 1764) : traits d’histoire de vie, problématiques représentées par ce néozoaire et dynamique populationnelle. Situation dans 5 départements du centre-est. L’Effraie, revue de la LPO Rhône, Lyon. 65 : 4-14.
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Mots clés : Tadorne casarca, Casarca roux Tadorna ferruginea, Ruddy Shelduck, espèce allochtone, espèce invasive, néozoaire, compétition intraspécifique.

Présentation générale
a. Critères
Ce grand canard de surface, appelé aussi Casarca roux, remarquablement esthétique, est souvent du nombre des anatidés conservés dans les collections privées et parcs publics. Bavard, il s’annonce en vol par ses appels (ah-onk) sonores et nasaux, audibles souvent bien avant qu’un contact visuel n’ait été possible. Posé, il apparaît de couleur fauve orangé, avec un dégradé à partir des deux tiers du cou, la tête étant de fait beaucoup plus claire. Sus-alaires et tectrices (couvertures) secondaires sont blanches. Les rémiges secondaires présentent des nuances vertes vaguement irisées. Les mâles reproducteurs ont un collier noir, absent ou peu distinct chez ceux non reproducteurs. La queue est noire. Le bec et les pattes sont gris-noir, et les yeux foncés. La femelle ressemble fortement au mâle, sinon la présence d’une tache blanchâtre diffuse sur la face partant de l’implantation du bec, incluant le tour de l’œil pour s’étendre jusqu’au haut du front (photos n°1, 2 & 3). Les juvéniles sont semblables aux femelles, mais avec les parties supérieures et inférieures plus ternes, et surtout leur tête grisâtre
(HUME et al. 2023).


b. Répartition
On le rencontre essentiellement dans des milieux de type steppe et désert semi-aride. Distribué en Ukraine orientale, en Russie du Sud-Est et en Asie, il hiverne principalement dans la péninsule indochinoise, l’Inde, le Japon, la péninsule coréenne et le sud de la Chine. Des populations isolées sont présentes au Maroc, en Algérie, en Tunisie et en Éthiopie (SALVADOR, AMAT 2024).
Les seuls oiseaux européens- sinon une population reproductrice aux îles Canaries en provenance du Sahara occidental (CABRERA 2022b)- se rencontrent de l’est de la Grèce (îles de Limnos, Lesvos, Samos, Kos et Naxos) à la Turquie ainsi qu’en Azerbaïdjan, en Arménie, en Géorgie, en Bulgarie orientale, en Roumanie orientale et en Moldavie méridionale (KELLER, SOKOLOV, POPOVKINA 2020). Dans l’UE28, et malgré une faible population sauvage (estimée à +/- 46500 individus en 2017), l’espèce est classée en préoccupation mineure : Least Concern : LC- (European Commission 2022).
Des Tadornes casarcas échappés de captivité se sont établis (populations férales) en maints endroits d’Europe occidentale. Plus à l’est, en Ukraine, ce type d’implantation est même à l’origine de la restauration d’une population anciennement importante (ZUBKO, HAVRILENKO, SEMENOV 2001).
c. Reproduction
Monogame, l’accouplement a lieu sur l’eau après un bref rituel de parade nuptiale qui combine étirement du cou, tête baissée et relèvement de la queue, et qui peut reprendre ensuite quelques instants. La femelle seule bâtit un nid de plumes, duvet et herbes à distance de la rive. Celui-ci peut être établi dans un terrier, une cavité d’arbre, une crevasse d’une falaise, etc. ; le tout parfois à bonne hauteur. Des couples vont jusqu’à prospecter des sites de ponte sur des édifices publics et autres toits
d’habitation (DUBOIS 2007). On dénombre de 6 à 12 œufs par couvée. La femelle assure seule la couvaison. La période d’éclosion est d’environ 28 jours et les deux parents s’occupent des petits, qui s’envolent au bout de 55 jours.
d. Régime alimentaire
C’est un omnivore qui se nourrit aussi bien de végétaux (jeunes pousses et graines) que de crustacés littoraux, d’insectes aquatiques et terrestres (notamment de criquets), de mollusques aquatiques, d’alevins, de grenouilles, de frai d’amphibiens ou encore de vers.
Dangers représentés pour la faune autochtone
a. Compétition interspécifique en période de reproduction.
Les couples se montrent agressifs (PERLBARG 2010) envers tout oiseau présent dans un large périmètre autour de leur nid (congénères de passage inclus), avec une tolérance rapportée pour le Cygne tuberculé Cygnus olor et la Foulque macroule Fulica atra (BURKHARDT 2001). Ils s’approchent des intrus tête baissée, cou tendu, en poussant descris. Plus grave, leurs exigences en matière de cavité où établir leur nid les amènent à entrer en concurrence directe (fort avantage concurrentiel) avec la Chouette hulotte Strix aluco, l’Effraie des clochers Tyto alba, le Faucon crécerelle Falco tinnunculus (ANDEREGG2005, repris in DUBOIS 2007) ou potentiellement le Harle bièvre Mergus merganser.
b. Risques sanitaires
Dès 2010, en Chine, la présence de Cryptosporidium oocysts est attestée (AMER, WANG, HONGXUAN 2010) dans les fientes de Tadorne casarca, avec risque de transmission à l’homme. La grippe aviaire, infection provoquée par des virus grippaux de type A (en particulier les sous-types H5, H7 et H9) et transmissible à l’homme, n’épargne évidemment pas cette espèce, pas plus que les autres anatidés.
Pour exemple : en novembre 2016 en Ukraine, dans les régions du centre et du sud (Kherson, Odessa, Tchernivtsi, Ternopil et oblast de Mykolaiv), l’influenza aviaire hautement pathogène (IAHP H5N8) a pu être constatée chez Tadorna ferruginea (MUZYKA, RULA, TKACHENKO, MUZYKA, KÖTHE, PISHCHANSKYI, STEGNIY, PANTIN-JACKWOOD, BEER 2019).
c. Risque génétique

L’hybridation avec le Tadorne de Belon Tadorna tadorna (Tadorna ferruginea x Tadorna tadorna) est rapportée (4 à 5 cas en France depuis 2006, source faune-france), et même recherchée par certains collectionneurs. Il existe donc un faible, mais réel, risque de corruption génétique de cette dernière espèce.
La Suisse, et remarquablement le canton d’Argovie (riche en milieux aquatiques), a connu en 2006 un pic démographique du Tadorne casarca, ce qui a conduit à la mise en place d’un plan de lutte généralisé à tout le territoire. Il a été soutenu par l’État fédéral et l’Association Suisse pour la Protection des Oiseaux- ASPO/BirdLife Suisse (DUBOIS 2007), avec la contribution des gardes-chasses et des gardiens de réserve cantonaux qui ont réalisé des tirs, y compris dans les zones protégées. Un essai pilote d’actions non cynégétiques (destruction des œufs) a également été lancé dès 2010. Cette politique a eu essentiellement pour résultat un déplacement des oiseaux vers le lac de Constance, rive côté Bade-Wurtemberg, où les programmes de tir sont inexistants ; sachant qu’en Allemagne, il n’existe pas de mesures prophylactiques (au sens du principe de précaution pour la protection de la Nature) pour les oiseaux néozoaires.
Dynamique populationnelle
Nous l’avons vu, cette espèce est courante dans les collections ornementales d’oiseaux aquatiques.
Notamment en Suisse, Allemagne et Pays-Bas, des populations issues d’oiseaux échappés non éjointés forment des populations férales dynamiques. Ainsi, en hiver, dans l’est de la France, l’espèce est de plus en plus fréquemment observée (jusqu’à 1070 dénombrés le 5 janvier 2024 sur le plan d’eau de Michelbach, Haut-Rhin in www.faune-france.org).
Statut des Tadornes casarcas observés en France
Catégorie C de la LOF :« Les espèces introduites ou échappées de captivité en France métropolitaine depuis plusieurs années, qui ont fait souche et dont au moins une population se maintient par reproduction en milieu naturel, indépendamment d’éventuels apports supplémentaires d’origine humaine » (CAF 2020).
Comme vu plus haut, les oiseaux observés en France relèvent soit d’échappés, soit d’individus en déplacement hivernal (surtout les départements frontaliers du Nord-Est) issus des populations férales établies dans les pays proches.
De fait, si d’anciennes données (cela dès le XVIIè siècle) pourraient concerner des oiseaux issus de populations sauvages (DUBOIS 2007), ces dernières décennies, aucun contrôle (bagues, colliers) n’a pu attester formellement la présence en Europe de l’Ouest de migrateurs en provenance des populations est et sud-est européennes (KLEYHEEG, DIRKEN, VAN BEUSEKOM, EGGENHUIZEN, JONKERS, KOFFIJBERG, MAJOOR&NAGTEGAAL2020). Toutefois, la dynamique positive constatée ces dernières années dans les Balkans, avec remarquablement une extension de l’aire de reproduction
en Bulgarie (SHURUNLINKOV, DASKALOVA, POPOV, DALAKCHIEVA, TZONEV, DIMCHEV & RALEV 2020) permet d’envisager une évolution prochaine allant dans ce sens.
Situation dans cinq départements du centre-est de la France
▪ Département du Rhône
Comme signalé dans un article traitant des espèces aviennes allochtones observées dans le Rhône (TISSIER & GAREL 2024), de 2010 à 2024, une vingtaine de citations pour environ 24 individus est rapportée dans la base départementale, principalement à Arnas, Miribel-Jonage et Grand Large, mais aussi à Lyon, Anse, Chassagny, toutes entre mi-décembre et mi-juillet, avec jusqu’à 6 simultanément au Grand Large le 6 janvier 2024 et 4 le 31 mars 2022 au lac de la Forestière (Rhône/Ain), mais sans que cela ne signe d’évolution particulière. Les données antérieures à 2010 ne sont malheureusement pas disponibles dans la base actuelle.
▪ Département de l’Isère
En Isère, une petite population semi-férale est établie dans la commune de Vernioz. Elle est issue de la collection d’anatidés du Bois Marquis, avec laquelle elle conserve des liens constants, regagnant régulièrement ce dernier le soir, afin d’y passer la nuit. Ses sites de gagnage les plus réguliers sont d’anciens bassins de décantation, situés sur la rive droite de la rivière la Varèze. Au moins un cas de reproduction (poussins vus) a été relevé par l’auteur début mai 2020 en ce lieu, donc hors périmètre du parc du Bois Marquis (distance en vol direct de 2 km). Le confinement sanitaire d’alors n’a pas autorisé un suivi prolongé de cette couvée.
À l’échelle du département, la base de données rend compte depuis 1993 d’une dizaine d’individus, dont 2 notés des années durant au lac de Fiancey (Saint-Égrève), plus, ponctuellement, quelques rares autres sites. On ne note aucune augmentation du nombre d’individus observés, dans toute la période
considérée (1993-2023).
▪ Département de l’Ain
Nombre record pour la région de données rapportées dans la base départementale, cela depuis 1987. Pour autant, là encore, pas d’évolution notable d’effectifs avec, comme en Isère, un cas rapporté de reproduction in natura : étang de Bécondrieux (Birieux), août 2015, sans information sur le devenir des jeunes observés (ont-ils atteint le stade adulte ?).On retiendra que, chaque année, quelques individus s’échappent de la collection du Parc des Oiseaux de Villars-les-Dombes « et s’installent dans les étangs de ce dernier », comme le précise le responsable animalier, Christophe BEC (comm. pers.). Certains de ces oiseaux sont, d’évidence, à compter parmi ceux observés ailleurs ; peut-être même la très grande majorité est-elle issue de ce seul site…
▪ Département de la Loire
Rien de particulier, sinon une donnée ancienne légendée comme suit : mercredi 1 novembre 1967, Mornand-en-Forez, 1 Tadorne casarca. Anonyme par Antony FAURE, donnée « Études foréziennes », contribution à la connaissance avifaunistique de la plaine du Forez. Également, un jeune tué près de Mornand.
Le même jour, deux oiseaux tués en Dombes, premières mentions pour Rhône-Alpes. Ne montraient pas de signe de captivité, une origine sauvage n’est pas exclue (…).
▪ Département de la Saône-et-Loire
Les plus anciennes données versées dans la base faune-bfc.org datent de 2005. Ici, ce sont certains effectifs rapportés qui retiennent l’attention. Ainsi, le 14 février 2021, environ 12 individus à la Vie de Chalon à Gergy, 9 à la gravière des Marteaux (Lays-sur-le-Doubs), mais surtout 25 individus le mardi 2 janvier 2024 à Verjux ! Toutefois, là également, l’origine des oiseaux ne peut être établie (locaux, déplacements hivernaux d’oiseaux issus de féraux établis dans les pays proches, autre…).
Conclusion
Le Tadorne casarca apparaît dans le secteur étudié comme un allochtone peu préoccupant ; sa reproduction restant anecdotique (2 cas dans 5 départements analysés et en, globalement, 25 années d’archives LPO départementales). De même, les effectifs comptés restent modestes, nombre de données renvoyant aux mêmes oiseaux, revus des mois, sinon des années durant (ex. : Isère).
Remerciements
Sont vivement remerciés : Dominique TISSIER pour la mise en forme de cet article, Christophe BEC, responsable animalier du Parc des Oiseaux de Villars-les-Dombes, Myriam FRÉCON, pour ses relectures attentives et Sergey YELISEEV, pour le prêt de sa photographie en illustration de Tadorna ferruginea x Tadorna tadorna (премного благодарен).
Bibliographie
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Résumé : L’histoire de vie du Tadorne casarca Tadorna ferruginea est esquissée, en insistant sur les problématiques liées à sa présence lorsque reproducteur : agressivité, concurrence pour les cavités, pollution taxinomique, mais également du point de vue sanitaire. La situation dans 5 départements du centre-est de la France est analysée, caractérisant le statut non invasif de cette espèce, à ce jour, dans ce secteur.
Summary : The life story of the Ruddy Shelduck Tadorna ferruginea is outlined, emphasizing the issues related to its presence when reproducing: aggressiveness, competition for cavities, taxonomic contamination, but also from a health point of view. The situation in 5 departments of east-central France is analysed, characterizing the non-invasive status of this species, to date, in this sector.
Resumen : La historia de vida del tarro canelo Tadorna ferruginea se esboza, haciendo hincapié en los problemas relacionados con su presencia cuando es reproductor: agresividad, competencia por las cavidades, contaminación taxonómica, pero también desde el punto de vista sanitario. Se analiza la situación en cinco departamentos del centro-este de Francia, caracterizando el estatus no invasivo de esta especie, hasta la fecha, en esta zona.
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Loïc LE COMTE
Article originairement paru in : L’EFFRAIE n°65 LPO-Rhône


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