Dominique TISSIER, Loïc LE COMTE
Citation recommandée / Recommended citation : LE COMTE L., TISSIER D. (2023). Première preuve de nidification de l’Œdicnème criard dans Lyon intra-muros et nid de Milan noir au port de Lyon. L’Effraie, revue de la LPO Rhône, Lyon. 61 : 18-22.
Introduction
Le port de Lyon, dit Port Édouard-Herriot, se situe tout à fait au sud de la ville, dans le quartier de Gerland (Lyon 7è), en rive gauche du Rhône (photo n°1). Il a été inauguré le 31 mars 1938 et il est géré, depuis cette date, par la Compagnie Nationale du Rhône. Le port occupe actuellement une surface totale de 187 hectares dans Lyon intra-muros (source Wikipédia 2022).
Trois darses permettent le chargement et le déchargement de vraquiers et autres navires de marchandises, minéraux, céréales, hydrocarbures, sable, granulats, etc. Une zone importante est
réservée à une plateforme multimodale de stockage de containers et une autre à des réservoirs d’hydrocarbures. Un pipe-line achemine directement des produits pétroliers depuis le port de Fos-sur Mer.
Le port est interdit d’accès au public, mais nous avons pu avoir l’autorisation de la direction d’y prospecter depuis 2022, essentiellement pour l’avifaune, en particulier pour les laridés dont on soupçonnait la nidification.

Observations
Une première visite, le 7 juillet 2022, avait été très intéressante, avec, en particulier, l’observation de quatre Œdicnèmes criards Burhinus oedicnemus et d’un groupe de Goélands leucophées Larus michahellis.
Celle de l’hiver suivant, le 16 janvier 2023, avait été très frustrante à cause d’un fort vent du sud. Mais la dernière en date, le 11 mai 2023, s’est avérée riche d’enseignements !
Dès notre arrivée, très matinale, nous nous sommes dirigés directement (en voiture, pour ne pas provoquer d’envol) vers la parcelle où l’on avait vu les Œdicnèmes criards de 2022. Il s’agit d’une parcelle gravillonnée de la rue d’Avignon, en friche, avec peu de repousses, entre le fleuve et des réservoirs d’hydrocarbures (photo n°2). Elle semble effectivement très favorable à l’espèce !
Nous repérons immédiatement deux adultes posés dans la parcelle. Les oiseaux s’écartent, comme ils le font habituellement à l’approche d’un danger potentiel, mais reviennent rapidement, comme c’est souvent le cas lorsqu’il y a un nid. On observe alors un des adultes, très probablement la femelle, se mettre en position de couveur ! Nous observons ensuite une relève sur le nid par le mâle (photo n°3).


À noter que les oiseaux ne sont pas bagués et que le mâle a une déformation à la mandibule inférieure du bec (photo n°4).
Après avoir repéré un nid de Faucons crécerelles Falco tinnunculus dans un vieux pylône THT en bord de Rhône (photo n°5), nous avons ensuite prospecté les bords des darses, où une bonne dizaine de Chevaliers guignettes Actitis hypoleucos ont été notés, ainsi qu’un couple nicheur de Petits Gravelots Charadrius dubius, un nid de Cygnes tuberculés Cygnus olor et quelques goélands, ardéidés et cormorans plus communs. Une Bergeronnette grise Motacilla alba transporte des proies pour ses
oisillons, de même qu’un Rougequeue noir Phoenicurus ochruros.
Nous suivons ensuite le chemin qui longe le fleuve en notant quelques chants de petits passereaux et des nombreuses traces récentes d’écorçage par le Castor d’Europe Castor fiber. Un Milan noir Milvus migrans nous survole à très basse altitude, mais nous n’y prêtons pas très attention ! Pas grand-chose de notable au bout du chemin, si ce n’est une vue imprenable (autrement) sur l’écluse et le barrage de Pierre-Bénite en aval du port.
En revenant sur nos pas, le milan est encore là et semble décoller d’un arbre de la rive. Nous découvrons alors un gros nid de branchages à environ 10 mètres du sol (photo n°6). Un oiseau y est couché : un Milan noir qui restera parfaitement immobile le temps de notre passage (photo n°8) !


Photo n°4 : Œdicnème criard, Port Édouard-Herriot, Lyon, mai 2023, L. LE COMTE
Photo n°5 : nid de Faucons crécerelles, Port Édouard-Herriot, Lyon, mai 2023, D. TISSIER

Discussion
L’Œdicnème criard est une espèce bien étudiée dans le Rhône et la Métropole de Lyon, surtout dans le cadre du Programme local de Sauvegarde de l’Est lyonnais, piloté par la Métropole depuis 2015 et qui concerne une centaine de couples dont les plus proches du port ont été trouvés en 2022 dans la zone industrielle de Saint-Fons, commune voisine de Pierre-Bénite, en rive gauche du fleuve. Mais aucun n’avait encore été trouvé nicheur dans Lyon intra-muros.
La parcelle du port ressemble beaucoup aux parcelles créées comme mesures compensatoires dans le cadre du Programme de Sauvegarde. Elle a même l’avantage d’être à l’abri de quasiment tout dérangement humain, excepté quelques rares camions de passage en bordure. Le port, on l’a dit, est interdit d’accès et cette parcelle gravillonnée n’est pas utilisée.
On a donc là la première preuve de reproduction de l’espèce dans Lyon intra-muros et peut-être la seule dans une grande ville européenne !

Quant au Milan noir, après avoir été quasiment exterminée par la chasse, la pollution aux pesticides et les empoisonnements, comme tous les rapaces, l’espèce a refait progressivement ses effectifs nicheurs, à partir de sa protection légale par l’arrêté ministériel du 24 janvier 1972, puis par la loi du 10 juillet 1976 (UNTERMAIER 2016), et surtout dans les années 2000.

La population nicheuse française est estimée à environ 35000 couples (COMOLET-TIRMAN 2022). L’effectif de la région lyonnaise n’a pas été déterminé, mais peut être très approximativement estimé à environ 200-300 couples nicheurs, en expansion depuis ces dernières années. L’espèce niche dans les Monts du Lyonnais, sur le plateau mornantais, le Rhône aval (Grigny, île du Beurre, etc.), le val de Saône et les coteaux du Lyonnais (LE COMTE & TISSIER 2022). Curieusement, la base Visionature ne fournit pas de nidification certaine (et seulement trois probables) dans les Monts du Beaujolais (source faune-rhone). Mais, aujourd’hui, on ne fait quasiment plus aucune sortie ornithologique, entre mars et juillet, sans voir un Milan noir, même en centre-ville. Mais, s’il niche tout près de Lyon, par exemple dans le parc de Miribel-Jonage, dans la réserve de Crépieux-Charmy ou à Saint-Fons, très peu de cas récents de reproduction ont été trouvés intra-muros. Quelques citations de mars et avril 2022 mentionnent une ébauche de construction de nid, des transports de matériaux et même un accouplement, au-dessus des rives de la Saône, à hauteur de Caluire, un peu en aval de l’Île Barbe, mais sans preuve formelle de reproduction (Mariana AGUILAR, Loïc LE COMTE, Cyrille FREY). Des poussins sont notés en juin 2023 (Camille MIRO, Édouard RIBATTO) dans ce même secteur (source faune-rhone). On est, là aussi, tout près des limites de la ville, près de Caluire et de Saint-Rambert ¹.
Des données plus anciennes (2009 à 2014) mentionnent un (peut-être deux) nids au Parc de la Tête d’Or. En 2012, un nid est noté en rive droite de la Saône, en face du Port Rambaud (Bertrand DI NATALE, Sorlin CHANEL, Jean-Michel BÉLIARD), et, tout récemment, un couple y est observé avec forte présomption de reproduction locale en juillet 2023 (DT obs. pers.).
OLPHE-GALLIARD notait en 1855 : MILVUS NIGER. « En Été sur les bords du Rhône, je doute cependant qu’il niche dans les environs » (OLPHE-GALLIARD 1891).
Conclusion
La prospection dans des secteurs peu fréquentés par les naturalistes peut souvent amener à des données très intéressantes, même dans des milieux urbains. Une visite dans un port normalement interdit au public a permis d’obtenir la première mention de nidification de l’Œdicnème criard dans Lyon intra-muros, ainsi qu’un des très rares cas de nidification du Milan noir. Ces deux espèces sont, certes, beaucoup moins rares en-dehors de la ville, mais leur présence en tant que nicheurs était à rapporter, surtout dans le cadre des atlas en préparation.
Remerciements
Merci beaucoup à l’équipe du port, en particulier à M. Stéphane ZEIMEN, Mme Laëtitia CHANTELOUVE et M. Pascal RICHARD. Merci aussi aux naturalistes qui rapportent fidèlement et régulièrement leurs observations dans la base de données Visionature et à Vincent GAGET pour son aide précieuse.
Bibliographie
- COMOLET-TIRMAN J., QUAINTENNE G., SIBLET J.P., WROZA S., BAL G., CHAMPAGNON J., COUZI L., CZAJKOWSKI M.A., DENIS P., FROCHOT B. & MULLER Y. (2022). Estimation des
populations d’oiseaux nicheurs de France métropolitaine. Alauda 90(2) 133-150. - LE COMTE L. & TISSIER D. (2022). Les Oiseaux du Rhône et de la Métropole de Lyon. Chante Éditions, Lyon, 2è édition, 289 pages.
- OLPHE-GALLIARD L. (1891). Catalogue des Oiseaux des environs de Lyon. Imprimerie PITRAT, Lyon. : 74 pages. Réédité quasi intégralement et commenté dans l’Effraie n°48, D. TISSIER 2018.
- UNTERMAIER J. (2016). Une innovation durable : la protection de la faune et de la flore dans la loi du 10 juillet 1976. Revue juridique de l’environnement 2016/4 (volume 41), 647-663.
- Saint-Rambert-l’Île-Barbe est une ancienne commune du département du Rhône, annexée à la ville de Lyon depuis le
7 août 1963. Elle constitue aujourd’hui un quartier du 9è arrondissement de Lyon (source Wikipédia).
Résumé : Un couple d’Œdicnèmes criards Burhinus oedicnemus a été trouvé nicheur, en mai 2023, dans le port de Lyon. Il s’agit de la première preuve de nidification dans Lyon intra-muros. Un nid de Milans noirs Milvus migrans y a été aussi découvert.
Summary : A pair of Stone-curlews Burhinus oedicnemus was found breeding in May 2023 in the port of Lyon. It’s the first proof of nesting in Lyon intramuros. A nest of Black Kite Milvus migrans has also been discovered there.
Resumen : Una pareja de Alcaravanes comunes Burhinus oedicnemus, nidificantes, fue descubierta en mayo de 2023 en el puerto de Lyon. Se trata de la primera prueba de nidificación en la ciudad de Lyon. También se ha descubierto un nido de Milanos negros Milvus migrans.
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Dominique TISSIER & Loïc LE COMTE
Article originairement paru in : L’EFFRAIE n° 61

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